Hier soir, avec les votes de la grande coalition, le Bundestag a accepté l’obligation de conserver les empreintes digitales sur toutes les cartes d’identité. Le FDP, les Verts et la gauche ont voté contre, et l’AfD s’est abstenu. Jusqu’à présent, lors de la demande de carte d’identité, il était toujours possible de choisir si ces données biométriques devaient être stockées sur une puce de votre carte d’identité. Ce choix a maintenant été aboli. Les organisations de défense des droits civils critiquent vivement le devoir d’empreinte digitale et le considèrent comme incompatible avec la Loi fondamentale.
Derrière l’intitulé technocratique de la loi pour « renforcer la sécurité des passeports, des papiers d’identité et des documents de droit de l’immigration » se cache en réalité la stricte application d’un règlement européen. L’Union européenne impose désormais l’enregistrement systématique de deux empreintes digitales, stockées sur une puce, dans tous les nouveaux documents d’identité. L’objectif affiché : harmoniser les pratiques et renforcer la fiabilité des titres au sein de l’UE. Mais pour Thilo Weichert, spécialiste reconnu de la protection des données, cette obligation franchit une limite qu’il estime incompatible avec les droits fondamentaux.
Courage numérique : l’accès de la police « juste une question de temps »
Le risque que ces empreintes ne restent pas simplement confinées à la puce de la carte préoccupe sérieusement les défenseurs des libertés publiques. L’association Digitalcourage alerte : tôt ou tard, police et services de renseignement pourraient accéder automatiquement à ces données biométriques. Contrairement au nom, une empreinte digitale reste la même toute la vie. Digitalcourage n’y va pas par quatre chemins : « La collecte massive et sans motif d’empreintes digitales, c’est une attaque injustifiée et risquée de l’État contre la population ».
La demande de passeport, elle, implique déjà la prise d’empreintes digitales. Mais personne n’est tenu d’en posséder un. En revanche, toute personne de plus de 16 ans résidant en Allemagne doit disposer d’une carte d’identité valide, ce qui revient à rendre obligatoire la collecte des empreintes. Les documents délivrés avant ce changement et qui n’exigent pas d’empreintes restent valables. Progressivement, cette nouvelle règle concernera chaque citoyen lors du renouvellement ou de la première demande.
Le débat parlementaire, hier soir, ne portait plus sur l’obligation biométrique, mais sur les mesures allant au-delà du texte européen. Leur entrée en vigueur est prévue pour le 2 août 2021. Constantine von Notz (Verts) a vivement regretté que l’avis des experts n’ait pas été pris en compte lors des travaux de la commission de l’Intérieur. Selon lui, rien ne justifie de modifier un système jusque-là jugé « fiable et opérationnel ».
Du côté de la CDU/CSU, Josef Oster assume la ligne de son groupe : « plus de sécurité ». Helge Lindh (SPD) défend une « législation intensive et passionnée », censée répondre aux réalités des bureaux d’enregistrement. L’AfD a salué certaines avancées mais s’est abstenue lors du vote, qui s’est soldé par l’accord des groupes de l’Union et du SPD. Le FDP, la gauche et les Verts sont restés fermement opposés.
Des règles plus strictes pour les photos de passeport biométriques
Le texte législatif introduit aussi des règles inédites pour les photos d’identité biométriques. À l’avenir, il ne suffira plus de fournir une photo imprimée : seule la transmission numérique sera acceptée. Le gouvernement fédéral campe sur une position ferme : le traitement numérique des images, en particulier le morphing, met en péril la fonction même du document. Cette technique consiste à fusionner plusieurs visages pour obtenir une image qui, au final, ressemble à chacune des personnes impliquées.
Un exemple révélateur : lors d’une action artistique du collectif Peng !, la photo de passeport mêlait les traits d’un artiste et ceux de Federica Mogherini, alors commissaire européenne. La production, assurée par le Bundesdruckerei, montrait à quel point le morphing pouvait rendre la reconnaissance biométrique incertaine. Avec ce procédé, les données biométriques d’un passeport pourraient théoriquement correspondre à plusieurs personnes, compliquant les contrôles frontaliers. Pourtant, certains y voient aussi un outil pour brouiller la surveillance automatisée, en rendant la reconnaissance faciale plus difficile si les systèmes s’alimentent à partir de ces images biométriques.
Jusqu’à présent, la demande de carte d’identité se faisait en fournissant une photo sur papier, rendant la détection de manipulations numériques complexe. Demain, chaque requérant devra choisir : faire réaliser la photo biométrique directement au guichet, ou la faire prendre dans un studio photo agréé. Ces studios devront être certifiés pour transmettre les images de façon sécurisée à l’administration.
Les clichés transmis seront systématiquement analysés pour déceler toute tentative de fraude. Si un doute subsiste sur la conformité biométrique d’une photo ou en cas de soupçon de manipulation, l’autorité procédera elle-même à la prise du cliché, en présence d’un agent.
Autres modifications apportées aux cartes d’identité
Un autre volet concerne les procédures en cas de découverte de personnes à l’étranger. Souvent, seul le numéro de série du document est transmis aux autorités. Désormais, la police allemande pourra exploiter ce numéro pour accéder à certaines données personnelles (nom, adresse) sans avoir le document sous les yeux. Les informations restent conservées auprès de l’administration ayant délivré la carte.
Des évolutions apparaissent aussi pour les personnes ne se reconnaissant ni homme ni femme. En cas de modification enregistrée à l’état civil, il sera possible de choisir la mention « X » sur la carte, plutôt que « M » ou « F ». Cette option vise à limiter les discriminations lors des passages de frontières.
Correction 9 h 50 : La version initiale indiquait à tort que le FDP avait voté en faveur du texte, alors qu’il s’y est opposé. Nous présentons nos excuses pour cette erreur.
À mesure que la technologie s’invite dans chaque recoin de notre identité, la carte d’identité évolue. Reste à savoir si cette avancée rime avec progrès ou si elle dessine, à petits pas, une société où le numérique prend parfois la main sur nos libertés. Le dossier n’est pas clos : le débat, lui, ne fait que commencer.


